Entretien Art Media Agency

Sanjin Cosabic est un artiste français, né en Bosnie-Herzégovine en 1977. Aujourd’hui, il vit et travaille en France et a été invité à exposer à la Triennale de Vendôme, qui se déroule jusqu’au 31 octobre 2015. Sanjin Cosabic y surprend son public avec une nouvelle période de peintures intitulée Tout est dans tout-Convergence Hologramme. Au premier regard, ses peintures présentent des motifs, des portraits. Mais grâce à la juxtaposition d’autres compositions à la peinture UV, à la peinture phosphorescente et à la peinture thermochromique, les plus curieux peuvent aller à la découverte de constellations, schémas ou visions du cosmos à l’aide de lampes UV. Art Media Agency s’est entretenu avec le peintre pour faire le point sur le tournant que représentent ses nouvelles créations.

Pourquoi avez-vous commencé à faire de l’art ?
Je fais de l’art depuis que je suis tout jeune. J’ai intégré l’École Supérieure des Beaux-Arts de Tours à 18 ans. Là-bas, j’ai rencontré d’autres artistes et professeurs et j’ai eu la chance de pouvoir faire des résidences. Toutes ces rencontres ont confirmé que j’avais envie de consacrer ma vie à créer de l’art.

Votre exil en France est-il une source d’inspiration pour vos peintures ?
Je suis arrivé en France fin 1992, au milieu de la guerre de Bosnie-Herzégovine, en tant que réfugié politique. Cela m’a sans doute inspiré de me lancer dans la pratique artistique. Au tout début de ma carrière, j’ai eu une longue période où je faisais des peintures grand format, assez torturées. Je n’ai jamais parlé directement de ce qui s’est passé en Bosnie-Herzégovine mais j’ai dû traduire ce passé dans mes premières peintures. Aujourd’hui, je me préoccupe davantage de l’actualité : j’aborde notamment la géopolitique, la notion de la République et le processus fondamental de la création d’argent… Tout ce qui gère nos vies actuellement.

Quelle est la particularité des toiles que vous exposez en ce moment à la Triennale de Vendôme ?
Les peintures que je présente actuellement marquent une toute nouvelle période dans mon œuvre, que j’ai créée spécifiquement pour la Triennale. Cela fait environ dix ans que j’essaie d’opérer cette convergence entre l’abstraction et la figuration poussée à l’extrême en travaillant avec des peintures phosphorescentes, UV et thermochromiques. Au bout de dix ans de travail acharné j’ai enfin réussi à mettre en œuvre cette rencontre et je pense que la Triennale de Vendôme était la parfaite occasion pour entamer ce tournant dans mon travail. Je n’ai jamais poussé le travail figuratif, notamment le portrait, aussi loin. Pour cela, je suis me suis tourné vers une ancienne technique propre à la peinture classique qui s’appelle le « sfumato ». J’ai donc réuni la figuration classique et des techniques tout à fait contemporaines qui n’existaient pas encore il y a une dizaine d’années.

Pouvez-vous me parler du rôle de l’éclairage dans vos œuvres exposées à la Triennale ?
Au départ, ce qui était prévu avec les techniciens, c’était d’installer un système d’éclairage automatique grâce à un petit boîtier qui alternerait entre lumière normale, lumière UV et obscurité. Comme cela n’a pas fonctionné, je suis revenu à mon idée première, c’est-à-dire mettre à disposition du public une série de lampes néon pour qu’il puisse s’en servir librement. En rapprochant ces lampes des tableaux, les visiteurs trouvent un point de départ, des calques phosphorescents chargés en lumière et suivent ensuite la trajectoire des différentes constellations. Finalement, je pense que le dysfonctionnement de l’éclairage automatique était un coup de destin. L’utilisation individuelle des lampes néon pousse les spectateurs à être plus actifs et plus fouilleurs car c’est à eux d’éclairer les tableaux, de chercher les pistes et de décoder les secrets du tableau. Ainsi, je laisse chaque spectateur construire sa propre relation avec le tableau, sans m’imposer.

Quelle réaction cherchez vous à susciter chez le spectateur ?
Aujourd’hui, tous les grands sujets sont simplifiés alors que pour appréhender un sujet, une histoire ou un être humain, je trouve qu’il est nécessaire de voir la chose sous différents angles et lumières. Voilà donc ce que je propose à mon public à travers mes toiles : une première vision de jour, une deuxième en lumière UV et une troisième dans l’obscurité la plus totale. En observant les peintures sous ces différents angles, les parties recouvertes de peinture thermochromique et fluorescente révèleront différents codes et schémas. En observant les tableaux, le spectateur peut ainsi découvrir six secrets contenus dans les peintures : les cinq premiers sont des éléments scientifiques, qui résultent d’un travail de recherche et qui peuvent être découverts si le spectateur est suffisamment attentif. Le sixième secret dépend entièrement de la propre interprétation du spectateur. Il est lié à l’expression de visage du sujet que j’ai d’abord photographié avant de peindre et réside dans le regard mystérieux de ces modèles. C’est seulement en ayant pu faire l’expérience des trois visions de l’œuvre que le spectateur peut la comprendre réellement. J’invite donc le spectateur à être curieux et l’incite à découvrir les différentes couches de mes créations ainsi que les secrets cachés.

Quel est le message que vous essayez de transmettre à travers vos œuvres ?
Je pense que mon attitude est plutôt de poser les bonnes questions de façon malicieuse. Cela se reflète bien dans mes tableaux d’école : je crée de l’art tout en essayant moi-même de comprendre les sujets que je traite.

À propos de vos tableaux d’école justement… Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi cette alternance entre la craie et le spray à bombe ?
Lorsque je réalise mes peintures, il y a forcément des choses qui restent en suspens. Quand je suis face à mon tableau, j’exprime cet état de recherche, cette évolution de la pensée, avec la craie. Puis, pour fixer les choses constantes, les choses qui demeurent telles qu’elles sont, je dessine avec la bombe à spray. Mon travail se constitue toujours par couches, car je retravaille mes toiles constamment et celles-ci ne sont finies qu’une fois qu’elles atterrissent chez le collectionneur.

Cette notion de suspension, je l’exprime aussi à travers mes labyrinthes, qui sont omniprésents dans mon travail. Le labyrinthe classique, carré ou rond, comprend une entrée, une sortie et seulement un chemin à suivre pour arriver au centre, au but ultime : c’est pour moi la métaphore de l’institution du dogme et de la pensée unique, chose à laquelle je m’oppose de toutes mes forces. Les labyrinthes que je crée dans mes peintures sont infinis, et sont censés exprimer la relativité des choses et le fait que notre savoir est toujours en suspens, jamais complet.

Où menez-vous vos recherches pour les sujets que vous abordez ?
Mes recherches, je les fais absolument partout, dans des livres, sur internet… Un sujet que j’aborde dans quasiment toutes mes expositions, est l’attentat du 11 septembre, pour lequel je m’intéresse notamment au groupe de travail américain intitulé « Les architectes et ingénieurs pour la vérité sur le 11 septembre ». En abordant ce thème, ce qui m’importe surtout, c’est d’exposer les simples faits scientifiques soutenus par ce groupe. J’évoque également les groupes de travail qui ont mis en échec Monsanto, une entreprise américaine spécialisée dans les biotechnologies agricoles, que je relie dans ma peinture à la constellation de la Colombe, qui elle renvoie à la mythologie grecque. La NSA, l’agence d’espionnage américaine, je l’ai relié à la constellation de la Vierge, qui est à son tour reliée aux lanceurs d’alerte, qui sont, à mon sens, les vrais héros des guerres en Irak et en Afghanistan.

Comment choisissez-vous vos médiums pour vous exprimer ?
Je me laisse guider par la peinture et par la nature des choses que j’étudie. C’est comme un arbre infini qui donne naissance à une branche et qui à son tour renvoie à d’autres éléments. Mon domaine de prédilection, ce sont les grands formats, des travaux sur toiles qui peuvent aller jusqu’à 2,80 m x 4 m ou les tableaux noirs, qui mesurent 12 m x 3 m. Sinon je fais du travail sur papier : ma toute dernière série de travail sur papier s’appelle Fenix et se compose de 45 pièces. Elle est en rapport avec la finance, les constellations et les attrapes-rêves.

Quels sont les motifs principaux de votre œuvre ?
Je dirais que le motif principal de mon œuvre est la propagande officielle, la propagation d’idées par les médias. En 1946, ce terme officiel a été remplacé par « relations publiques », ce qui veut tout et rien dire. Moi, je voudrais encourager les gens à réfléchir sur la notion de propagande et d’injustice. Notre République se fait complètement étrangler par l’État, et pourtant, personne ne s’interroge sur le rôle de la Banque Centrale Européenne ni se demande pourquoi le gouvernement emprunte d’une banque privée et rembourse avec des intérêts énormes. Ce sont là des vraies interrogations, des affaires qui gèrent nos vies et qu’il est donc essentiel de remettre en question. Le bâtiment de cette Banque Centrale Européenne figure dans pratiquement toutes mes œuvres, en train de brûler en arrière-plan. Tout au long de mon œuvre je cherche à exposer, à mettre sur table des faits scientifiques au service des citoyens pour qu’ils puissent s’interroger sur ces thèmes actuels fondamentaux.

Comment votre travail a-t-il évolué au fil des années ?
Mes œuvres ont traversé une série de périodes différentes, allant de la peinture la plus abstraite à la figuration la plus poussée. J’ai l’impression d’avoir, en 20 ans, constitué une armoire à épices composée d’une grande variété de petits tiroirs qui proposent science exacte, science non-exacte, peinture classique, peinture abstraite, schémas, colère, injustice, mystère, magie… De façon tout à fait instinctive, comme un cuisinier, je manipule et j’exploite ces épices pour pouvoir composer mes œuvres. Je repère des éléments contraires et contrastés et je leur trouve une complémentarité. L’évolution est constante dans mon travail mais je pense que cette fois-ci, mes collectionneurs ont été très surpris en voyant mes nouvelles créations à la Triennale de Vendôme…

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